
Le Nouvel Observateur du jeudi 5 mai 2005
"Tu
m'as faite mieux que ma mère!"
Mon lifting au soleil
Liposuccion, lifting, implants capillaires... De 30 à 50% moins
cher qu'en France, billet d'avion et séjour en hôtel de luxe compris!
En quelques mois, la Tunisie est devenue le nouvel eldorado de la chirurgie esthétique.
Reportage de notre envoyée spéciale en Tunisie
Elle s'était
fait tout un film de l'arrivée à Tunis. "Finalement, on se
croirait à Carrefour." Patricia traîne sa valise dans les pots
d'échappement du parking de l'aéroport. On lui avait vendu un chauffeur
à la descente de l'avion, mais bon
C'est une bonne pâte Patricia,
ça se voit rien qu'à son sourire et à son regard tendre perdu
sous les mèches blondes. Elle se tourne vers sa fille, une costaude à
lunettes qui s'essouffle derrière: "C'est le début de l'aventure!
De toute façon, ça ne peut pas être pire, hein?" La mère
montre du doigt les ombres grisâtres autour des yeux et ces sillons creusés
le long des lèvres. Le cou fripé, les kilos en trop. Les marques
inéluctables d'un demi-siècle de vie: les enfants, le bar-tabac
à plein temps, le mari malade
Elle qui n'a jamais quitté la
France est venue en Tunisie s'offrir "une nouvelle jeunesse". Elle le
confesse d'un rire maladroit, comme si elle n'y croyait pas, comme si elle avait
un peu honte. Pour une fois, un petit coup de folie. "Allez, la chirurgie
esthétique à ce prix-là, faut pas hésiter."
Liposuccion, lifting, augmentation mammaire, abdominoplastie, implants capillaires,
la Tunisie casse les prix. Tout de 30 à 50% moins cher qu'en France, avec
séjour en hôtel de luxe. All inclusive! A ce prix-là, on vient
seule, entre copines, en famille. Les enfants jouent dans la piscine, papa s'offre
un ventre plat, maman de nouveaux lolos. "C'est tout simplement le tsunami",
s'emballe l'un des pionniers de ce tout nouveau tourisme, Amor Dehissy, directeur
d'Estetika Tour. Un grand nom pour une toute petite agence créée
il y a un an, chez lui, avec sa femme. Au départ, ils avaient un client
par semaine, aujourd'hui, deux ou trois par jour. "Notre site explose, on
a 500 personnes sur liste d'attente." L'ancien élève de l'école
de commerce de Toulouse n'a rien inventé- la formule existe depuis longtemps
en Afrique du Sud, mais il fallait oser. Le premier chirurgien qu'il a contacté
n'y croyait pas. "Imaginer des Françaises venir ici confier leurs
corps à des Arabes
" Elles foncent pourtant, sans hésitation,
après avoir vu sur TF1 ou dans "Réponses à tout"
un reportage sur la chirurgie à prix discount. S'il y avait des risques,
ça se saurait et puis les ratages existent même en France
Tout
se passe via internet, questionnaire rapide: "Avez-vous eu des problèmes
de santé?" "Etes-vous dépressive?" On envoie les
photos des visages, des seins et des cuisses à redessiner
Diagnostic
quasi immédiat, liste des examens médicaux à faire, quelques
échanges par téléphone ou par mail et les voilà dans
l'avion. A les entendre, en apparence si confiantes, on dirait qu'elles partent
en thalasso. "Moi, ça m'a pris dix jours en tout", mitraille
Nadia, serveuse en banlieue parisienne. Comme beaucoup, elle voulait "faire
vite, surtout ne pas trop réfléchir"... Avec les Tunisiens,
au moins c'est simple, pas de "prise de tête", ni de médecins
tatillons qui palpent vos motivations. La trentaine, infirmière, Marie
a consulté à l'hôpital de Nice il y a deux ans pour une nouvelle
poitrine. On ne l'a jamais rappelée. "Au moins ici, on n'est pas traitée
comme un numéro." On vous appelle par votre prénom, il y a
le jasmin d'arrivée, le personnel aux petits soins, la promesse d'une convalescence
à l'ombre d'un café de Sidi Bou-Saïd. Et puis ici, souvent,
on ne compte pas. "Tant qu'à subir une anesthésie générale,
réfléchissez, proposent certains voyagistes, une seconde opération
est envisa-geable dans la foulée." De nouveaux seins pour 1 000 euros
de plus
Nadia, à l'origine inscrite pour une lipo des cuisses, a
cassé la tirelire. Patricia, la Lyonnaise qui n'avait jamais pris l'avion,
a aussi craqué. Lifting du visage, des seins, deux jours de clinique, huit
jours d'hôtel pour elle et sa fille: 5 100 euros! Elle ignore combien elle
aurait payé en France, elle sait juste que ce n'est "pas cher".
"Carrément concurrentiel", selon Roland, petit bonhomme
au look de comptable rencontré dans un de ces palaces de béton où
les voyagistes logent leurs patients. 75 ans, une retraite confortable à
Montpellier. Lui n'est pas accro à la chirurgie, contrairement à
sa femme, Denyse, jean moulant et tignasse caramel, qui déambule sur de
petits talons orange. Elle est "ravie". A Montpellier, les copines alignent
4 500 euros pour un simple lifting. Ici, pour le même prix, elle a eu le
lifting total avec injection de graisse et une petite intervention pour retendre
les bras. Elle a aussi eu "le" chirurgien du pays, celui que toutes
les riches Tunisoises s'arrachent. "Regardez un peu le travail." De
petits fils suturent ses paupières, les pommettes sont encore gonflées
"Bientôt, on va croire que c'est ma fille", soupire Roland. La
pin-up remet ses lunettes fumées: "Faut pas croire, ce n'est pas une
promenade de santé." C'est ce qu'elle a confié ce matin à
la toute nouvelle, Patricia, la patronne du bar-tabac de Lyon. Les deux femmes
se sont croisées à la clinique, elles se reverront sûrement
au buffet ce soir
Au Club Med de la chirurgie esthétique,
il faut s'entraider, parce que ce n'est pas toujours facile. La plage et la piscine
sont désertes. Les clientes mangent du bout des doigts, certaines marchent
comme Robocop, d'autres paraissent échappées d'un match de boxe.
Au début, on se regarde un peu de travers, puis on rigole. Ce soir, à
l'hôtel Corinthia, on accueille Elie, un ouvrier de Calais inscrit au programme
implants capillaires, et Micheline, de Liège, candidate à la liposuccion.
On trinque au gin: "Adieu à jamais corps disgracieux." Angela,
institutrice à Belfast, a déjà la sensation d'être
une autre femme sans toute cette graisse. Et sa fille de 18 ans la vénère
depuis qu'elle lui a offert une poitrine de star. Nathalie, une jolie brune d'Evry,
va bientôt retrouver ses quatre enfants avec un ventre plat. "Tout
va bien se passer, rassurent les anciennes. Dans quelques jours, à vous
les souks!"
Mais soudain, Micheline doute. Elle s'effondre dans
son couscous: "J'ai peur." La Belge rêve depuis longtemps de pouvoir
s'habiller autrement qu'en 46. Elle a fait l'animation le dimanche à l'hyper
du coin pour payer sa lipo. Mais elle ne sait rien de l'opération qui l'attend
demain, ni de l'homme qui va la réaliser. Elle a simplement vu sur internet
qu'il avait des diplômes "tout autour du monde". Comme les autres,
elle fait confiance, "les docteurs ne racontent pas des salades". La
plupart des chirurgiens qui collaborent avec les voyagistes ont été
formés quelques années en France. Ils ont souvent fait les petites
mains à l'hôpital ou dans les usines à silicone parisiennes.
"Vous savez, la médecine tunisienne est fille de la médecine
française, explique l'un d'entre eux. On est aussi bons. On n'a pas le
droit à l'erreur, imaginez, au moindre incident, on nous attend au tournant
"
De l'autre côté de la Méditerranée, le monde de
la chirurgie plastique commence effectivement à s'agiter. La présidente
de l'Arches (Association des Réussites et des Ratages de la Chirurgie esthétique)
a déjà fait le voyage jusqu'à Tunis. Pour l'instant, aucun
accident grave n'a été rapporté, à part le cas d'une
patiente revenue avec une infection. Le syndicat de la chirurgie plastique, reconstructrice
et esthétique aussi est en alerte: "Dans ce système, toutes
les règles élémentaires d'éthique sont bafouées,
prévient son président, Alain Fogli. Il n'y a pas de consultation
préopératoire, pas de délai de réflexion et, plus
grave encore, pas de suivi. Sans parler de l'absence totale de recours juridique
en cas de problème. Est-ce qu'on a vocation à rattraper les erreurs
de nos confrères tunisiens?" Les confrères, eux, sont sereins:
"Notre meilleure pub, c'est le bouche-à-oreille."
Déjà,
les premières opérées envoient leurs amies, leurs voisines,
leurs collègues. Les copines de gym de Denyse sont prêtes à
décommander leur lifting en France. Patricia a glissé dans sa valise
les photos des fesses de sa sur. Elie, le Calaisien, espère bien
expédier à Tunis ses quatre frères, chauves comme lui depuis
l'âge de 20 ans. "Quand on pense qu'en France un homme sur trois a
des problèmes de calvitie
", se réjouit Houssem Ben Azouz,
directeur de Cosmetica Tour, l'autre agence de voyage du marché. Lui qui
vendait des randonnées va proposer aux touristes des opérations
de la myopie et des soins dentaires
La Tunisie réalise que la santé
est un bon business. Bientôt, peut-être, il n'y aura plus de chômage
chez les médecins tunisiens. Bientôt, peut-être, les chirurgiens
d'ici opèreront les artères des Anglais? Il paraîtrait que
les assureurs britanniques sont intéressés.
Mais pour
l'instant ce sont les cuisses et les seins des Occidentales qu'il faut remodeler.
La clinique Alyssa, l'une des dizaines de cliniques du pays qui se sont lancées
dans l'esthétique, a réservé une aile pour les patients étrangers.
L'immeuble est moderne, les chambres propres et spacieuses. Comme tout le personnel,
le docteur Djemal parle un français impeccable. Il est lessivé,
mais vraiment heureux. "On démocratise la chirurgie. Rendez-vous compte,
une dame m'a dit: "Tu m'as faite mieux que ma mère!"" Entre
deux blocs, l'homme, frêle dans son pyjama bleu, rend visite à sa
plus jeune patiente. Mathilde a débarqué de Paris la veille. Elle
a 16 ans, ses rondeurs l'empêchent de vivre, elle ne veut même plus
aller au lycée. C'est la mère qui parle. La petite n'a jamais voulu
voir de psy. La seule solution, c'était la Tunisie. "Maintenant, Mathilde:
régime!", rappelle le chirurgien. Il lui montre un bidon de purée
orangée, les quatre litres de graisse qu'il a aspirés dans ses cuisses.
L'adolescente baisse la tête, livide: "Merci. Ça va changer
la vie."
Avant elle, d'autres l'ont cru. La famille s'était
cotisée à Noël pour offrir à Sandrine la liposuccion
de ses rêves. Gommer enfin ce ventre ravagé par trois grossesses.
Aujourd'hui, elle n'ose plus se regarder dans un miroir: "On m'a aspirée
seulement au-dessus du pubis, si bien que j'ai une bouée de grossesse,
je suis abjecte." Certaines se plaignent de prothèses mammaires placées
trop haut ou trop bas. Marie-Pierre, viticultrice à Avignon, s'est retrouvée
avec un sein plus petit que l'autre. "Madame, j'ai respecté l'asymétrie
naturelle de votre poitrine
", a osé le chirurgien avant d'admettre
qu'il fallait refaire. Cette fois, Marie-Pierre a un peu hésité
à reprendre l'avion: "J'avais peur, mais j'ai l'âme kamikaze.
Finalement, là-bas, c'est comme ici. Au petit bonheur la chance
"
Et puis, à ce prix-là, en Tunisie, on vous réopère
aussi gratuitement: billets d'avion, hôtel et prothèses. All inclusive.
Sophie des Deserts